Prison, Images (Kilmainham - Irlande) et textes
 
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Pierre Goldman
Est-ce qu'on peut dire la prison?
 

Est-ce qu'on peut dire le silence, est-ce qu'on peut dire les larmes lentes et secrètes après l'extinction des feux parfois, est-ce qu'on peut dire l'amitié des voyous et des assassins, des voleurs, est-ce qu'on peut dire la détresse, la fierté, la superbe des vieux caïds enfermés, qui répètent inlassablement la litanie de leurs exploits passés, ou qui n'en parlent jamais, est-ce qu'on peut dire l'attente et le temps, est-ce qu'on peut dire le claquement quotidien des barres de fer sur les barreaux, quand les matons effectuent la sonde, est-ce qu'on peut dire Monsieur le directeur j'ai l'honneur de solliciter de votre haute bienveillance, est-ce qu'on peut dire Goldman avocat, Goldman parloir, Goldman extrait, Goldman dentiste, Goldman échange-fouille, Goldman passager hôpital, Goldman visite médicale. Goldman prétoire, est-ce qu'on peut dire les femmes qu'on regarde du fourgon cellulaire, et qui tordent le plexus de douceur, de douleur,

est-ce qu'on peut dire les revues pornographiques je veux pas oublier comment c'est fait le sexe d'une femme, est-ce qu'on peut dire l'humiliation de se masturber, est-ce qu'on peut dire la terreur de l'absence progressive de désir, d'érection est-ce qu'on peut dire les avocates, bonjour maître, elle a un sexe sous sa robe, est-ce qu'on peut dire l'excitation des transports au Palais, avec escorte spéciale, réservés aux prévenus considérés comme dangereux est-ce qu'on peut dire le regard des gendarmes, c'est un tueur, est-ce qu'on peut dire le regard des autre détenus, est-ce qu'on peut dire SHS, HS, MS, AS, DPS, Super Haute Surveillance, Haute Surveillance, Mœurs Spéciales, A Surveiller, Détenu Particulièrement Signalé, est-ce qu'on peut dire les durs qui reviennent du parloir brisés, éteints, silencieux parce que leur femme ne viendra plus, est-ce qu'on peut dire les portes des cellules, qui retentissent, la nuit sous les coups furieux d'un détenu affolé qui n'en peut plus, est-ce qu'on peut dire les pendaisons, est-ce qu'on peut dire y'en a un qui s'est accroché il est mort en déchargeant, est-ce qu'on peut dire les promenades, est-ce qu'on peut dire les dimanches et les jours de fête, pas de courrier, pas d'avocats, pas de parloirs, rien est-ce qu'on peut dire les matons, la haine et la sympathie, le mépris, l'estime, la méfiance, est-ce qu'on peut dire est-ce qu'on peut dire chef ça va pas en ce moment je deviens fou, est-ce qu'on peut dire l'amère chaleur et la chair de poule de ces misérables dialogues qui consolent, le soir, au moment de la fermeture des portes, après le courrier, avant la nuit, est-ce qu'on peut dire descendez de la fenêtre non j'ai le droit de respirer, est-ce qu'on peut dire la prochaine fois que j'vous prends à parler au tuyau j'vous aligne alignez moi si vous voulez vous voulez peut être que je parle aux murs, est-ce qu'on peut dire le sang qu'on va donner quatre fois par an pour boire un quart de vin et respirer l'odeur des femmes, des infirmières, est-ce qu'on peut dire les cellules de Super Haute Surveillance, l'isolement, la solitude ? Est-ce qu'on peut dire la solitude.

Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France, 1975