Prison, Images (Kilmainham - Irlande) et textes
 
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Jean Marc Rouillan
- Épilogue provisoire -
 

Un très vieux dicton bagnard rappelle que sur les murs des prisons il est déconseillé de graver son nom, sinon on se condamne à revenir l'effacer. Et moi, j'ai écrit, j'ai écrit... comme si j'avais oublié. Je suis allongé maintenant sur le bat-flanc métallique d'une cellule du quartier d'isolement de Fresnes.
Ils sont venus me chercher à l'aube. Leur présence sur la coursive, l'écho sourd de leurs pas m'ont éveillé en sursaut. Puis la clef.
" Habillez-vous, vous êtes transféré ! "
Ils me traînent, me poussent, me déshabillent, et déjà le camion démarre. Dans la nuit, je m'éloigne du pays bandoulier pour un nouvel exil.Quatorze ans plus tôt, au sortir de la garde à vue, je débarquais à Fresnes manu militari dans la cellule voisine. Un soir d'hiver, comme celui-ci et comme à cette heure. Épuisé, je me suis écroulé sur le matelas de mousse moisi et souillé.

Sale au point d'avoir perdu jusqu'au souvenir de sa couleur première, et je me suis endormi aussitôt.
Vers minuit, j'émerge. Réveillé par la ronde ou l'ultime cauchemar. Il pleut. Je croise mes mains sous la nuque. J'écoute Fresnes, le demi-sommeil de la bête, de cette mangeuse d'hommes et de femmes. Et ma nouvelle identité s'imprègne dans ma viande avec la rumeur. Je suis le locataire de la 91. Première division, quartier d'isolement, cellule 91. Porte blindée et grille intérieure. Double rangée de barreaux aux vasistas, table et armoire de béton. Mon univers sécuritaire baigne dans la luminosité jaune administrative.
Le sol a la couleur de la vase claire. Je reviendrai dans vingt ans et, sans surprise, je retrouverai les murs jaunes et le parterre de marécage. Près de la porte, la grosse canalisation plongeant des étages transperce ma cellule de part en part. Elle chuinte sa mélopée sans fin.
Finalement, des années plus tard, tout était imprimé au plus profond de ma petite entreprise biologique, à peine vêtu d'anecdotes pour distraire la douleur. Chaque minute est une minute vécue dix ans auparavant. Je revis ma mémoire. Elle s'écoule au présent dans le tintamarre de la cascade tombant du toit. J'avais déjà eu ce sentiment lors d'un bref retour à Fleury. C'était un début d'été, les jours étaient au beau. Je n'avais ni livre, ni radio, ni télé, rien, et je passais mes journées à la fenêtre. Les peupliers se balançant dans le vent, le vol criard des mouettes, les jeux d'une portée de chatons gris, deux ouvriers chargeant leur camion, les heures s'écoulaient et je demeurais là. Immobile. Subrepticement, j'éprouvais la sensation vertigineuse de la mémoire entrant en fusion avec l'attente présente. L'intangible limite entre ce qui est au passé et la réalité, ma réalité, tanguait aux odeurs, aux toits de ciment blême, aux appels, aux cris des corbeaux et à cette plainte courant d'étage en étage, filant sous les portes. Dans le lointain, la fenêtre d'une cellule d'isolement, celle où je passais l'hiver 1981, à gauche, deux étages plus haut, la fenêtre d'un autre lieu de résidence en 1989. Le triangle ainsi constitué me fit songer au film de Kubrick, 2001 : l'Odyssée de l'espace. Le personnage passant d'une pièce à la suivante et s'observant toujours plus vieux. Moi je faisais le parcours à l'envers. Je tentais de m'apercevoir plus jeune derrière les barreaux. Et maintenant j'étais ces trois regards réunis, plongés vers le carré de pelouse où se chamaillaient les oiseaux et les chats pour quelques résidus de repas. Je n'éprouvais ni regret ni tristesse, j'étais l'observateur, réduit à l'état neutre des choses comme les murs, la table, la poignée de l'armoire.
Il pleut toujours et, sur des dizaines de récipients en tous genres jetés au pied de la façade, l'eau débordant des gouttières crevées joue une joyeuse symphonie de percussions. Ça clapote, ça clinque dans l'anarchie harmonique. Cet hommage à Xenakis, cette sérénade innocente me réjouit. Tout va plutôt mal, pourtant je me sens bien. Ma vieille couenne diffuse son incorrigible optimisme. Les yeux au plafond, je me projette à la découverte de mes nouvelles pages carcérales.
Au matin, à peine sorti en promenade, les discussions tombées des étages m'apprennent qu'au troisième un jeune s'est pendu. Ça ne fera pas deux lignes dans la presse. Son corps a été enlevé avant l'ouverture des portes. La cellule nettoyée aussitôt, cet après-midi un nouveau locataire occupera les lieux.
Je me réchauffe en marchant. De simples aller-retour, douze pas aller, douze retour. La cour est si exiguë et le ciel de grille si dense que le soleil n'y pénètre qu'en été. L'hiver, les mousses gagnent le sol et la partie basse des murs. Je m'arrête face aux graffiti courant les vieilles briques rouges. C'est un rituel lorsque j'entre dans une nouvelle cour de Fresnes. La plupart des gravures remontent au début du siècle et j'aime lire les lointains messages des Apaches. En lettres bâtons ou en calligraphie épistolaire, leurs surnoms fleurent le vieux Paris des fortifs et des bastringues. Ti-Jean et Brise-Fer de Grenelle, Polo de la Chapelle, la Crèmes du Sébasto, Tinguette de Saint-Denis dit " Patte de dinde ". Gros Léon et Casimir des Quatre-Moulins, Bobèche des Deux-Moulins. Félix de la Courtille.
Je revois les hauteurs de la Courtille en 1974 au retour de Barcelone, la rue Piat et la villa des Envierges. Elles conservaient la saveur conviviale connue par ce Félix inconnu. Puis il y eut le cataclysme des sociétés immobilières et il ne reste rien, pas même un réverbère…
Près de la porte, là où nous pouvons communiquer de promenade à promenade, je découvre une étoile à cinq branches et un mot de Georges. Une violente émotion me secoue. Tel un geyser, le drame quotidien de sa chute dans la folie resurgit. J'entends sa voix brisée et les cris de terreur la nuit. Je pose mon front sur le mur. Aujourd'hui, après avoir été interné, il survit plongé ans son univers schizophrénique à la centrale d'Ensisheim.
Longtemps, je reste là, tétanisé, la tête appuyée, les mains dans les poches. Les souvenirs m'assaillent, ceux du dehors, ceux de nos luttes carcérales. Je ressens une souffrance triste. Je nous revois sur les quais de New-port, dévorant des plateaux de langoustines avec les camarades allemands. L'amitié et la tendresse de ceux qui luttent bras dessus, bras dessous débordaient de nos rires et des discussions désordonnées jusqu'au matin. Nous étions emplis d'absolu, de la liberté enivrante des rebelles bien sûr, mais aussi de la certitude rigoureuse de tenir coûte que coûte l'une des dernières barricades avant le déferlement. Et nous riions. Nous riions toujours en graissant nos armes, jusqu'aux adieux près d'une gare au bord d'un canal.
Et je reprends ma lecture, à chaque brique je me prépare à croiser mes mots. Me voici, toujours une étoile et un vieux cri de guerre : " Oser lutter, oser vaincre. " Ces paroles me parlent à nouveau car je suis retombé dans le circuit infernal de l'isolement. Je vais devoir lutter encore une fois.
Dans ces écrits, j'ai évoqué mon parcours et aujourd'hui je sais que je vais le revivre, les QI, les transferts, la faim des grèves, l'hôpital de Fresnes... peut-être y effacerai-je mon nom et la condamnation à vivre ma mémoire.

20 décembre 2000

Jean-marc Rouillan , prisonnier politique. (extrait du livre "je hais les matins")