Prison, Images (Kilmainham - Irlande) et textes
 
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Serge LIVROZET

"de la prison à la révolte" - extraits -
 

Ce qui m'effraye, c'est uniquement la froide insensibilité de ces juges qui, pour un vol quelconque, effacent d'un seul coup des années de vie. Savent-ils ce qu'ils font ? Je me le demande encore. Savent-ils ce qu'il en est de vivre derrière ces barreaux en compagnie d'une tinette et de quelques photos ? …. La vérité, c'est que les nantis, et à travers eux les juges, savent fort bien à quoi s'en tenir. Ils n'ignorent pas que derrière les vols se cache la révolte de l'esclave et que, si tous les misérables volaient, ils ne tarderaient pas à perdre ces richesses et ces privilèges établis sur la soumission du pauvre et la passivité des gens. Ils comprennent, avant le voleur lui-même, que ce dernier est réellement le seul à s'attaquer à la source même de toutes ces injustices sociales qui se perpétueront aussi longtemps qu'il y aura un riche et un malheureux.

Les prisons actuelles correspondent à la société actuelle, au même titre que la productivité, le travail dégradant, les hôpitaux désuets, la pollution, les taudis et le reste. Le jour où il en sera autrement, cela signifiera que la société entière aura changé. Elle sera au service de tous. Les prisons, à supposer qu'il en reste, cesseront d'être répressives et aliénantes pour devenir enfin éducatives, dans le sens de l'épanouissement des qualités et de la personnalité de chacun et non plus au sens coercitif où on l'entend présentement. Car une éducation dispensée avec rigueur, sans aucun respect de qui la reçoit, n'est rien moins qu'une forme de contrainte semblable à tant d'autres.

Il y a belle lurette que je n'ignore plus rien des propriétés particulièrement élastiques des lois. Il n'est qu'à étudier leur évolution à travers les pays et le temps pour s'en rendre compte. Les voyous, les voleurs, les criminels eux-mêmes possèdent les leurs. Chaque système politique invente les siennes, de façon non pas à protéger les individus (ce but n'est qu'accessoire), mais surtout de manière à assurer sa propre survie. C'est pourquoi les révoltés ne tiennent aucun compte de ces règles opportunistes qui n'ont rien à voir avec la morale. Celle-ci, par exemple, interdit de tuer, de voler, sur un plan général, sans autre distinction. La loi, en revanche, ne proscrit que les actes susceptibles de menacer l'existence ou l'autorité de ceux à qui elle profite….. Elle vous interdira de voler un milliardaire, mais encouragera ce même milliardaire à pratiquer l'usure (à un taux légal, bien sûr), à vivre du travail d'autrui, à déposséder les gens des richesses qu'ils produisent.

Pour un homme qui sort de prison, il ne se présente que deux possibilités : ou bien il parvient à trouver une place de sous-prolétaire pour survivre ; ou bien il reprend du service dans la délinquance ou le crime. Et qu'on ne nous jette pas au visage quelques exemples trop fameux de réussite sociale, qui ne constituent jamais que des exceptions. Le nombre de récidivistes est assez éloquent pour qu'on refuse de tomber dans ce piège.
Mais il existe désormais un troisième choix qui permet d'éviter la récidive réflexe ou l'esclavage sans espoir. Il consiste à jeter sur cette société un regard critique, à transformer la passivité en lucidité, la délinquance en révolte consciente et motivée. Il ne s'agit plus de se plaindre mais de se battre publiquement, politiquement.
La révolte est saine et logique, car elle demeure la seule attitude possible dans un système social qui a besoin pour se perpétuer de transformer la majorité de la population en esclaves.
C'est le meilleur moyen d'amener de véritables révoltés à prendre part au combat collectif. De plus, le voleur qui prend conscience que sa condition n'est pas due à la fatalité, mais à une organisation sociale établie par des argousins, s'attaquera plutôt à ces derniers, même s'il continue par égoïsme à agir pour son seul profit. Enfin, le délinquant cessera d'avoir en face de la justice cette attitude coupable qui fait de lui le cobaye et le bouc émissaire silencieux d'une société de truands. Il sera devant ses juges et derrière les barreaux un homme fort malgré sa chute, un homme qui aura conscience d'avoir préféré se battre plutôt que de se résigner à son rôle de mouton.

Serge LIVROZET "de la prison à la révolte"