Prison, Images (Kilmainham - Irlande) et textes
 
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Idoia Lopez Riano

Une Humiliation supplémentaire
 

Il y a environ un mois, j'ai été conduite à une consultation de gynécologie pour une douleur que je ressentais depuis deux semaines, et lors de l'examen, il est apparu que j'avais un problème à l'utérus : une échographie d'urgence s'imposait. On devait pour cela me conduire d'urgence à l'hôpital de Pontoise, situé à 5 minutes de la prison. C'est grâce à la monitrice de sport; qui a vue ma grande fatigue et l'état de mon ventre - de 58 centimètres, j'étais passée à 86 centimètres - et aussi à l'insistance de la doctoresse, que j'ai obtenu mon transfert le vendredi 7 septembre. Je devais boire au moins deux litres d'eau, ce que j'ai fait J'ai été emmenée à la fouille corporelle complètement nue ! Et avant que j'ai eu le temps de me rhabiller, on m'a apporté ce que je croyais être des menottes.

Les fers aux pieds
Alors a commencé le tourment. La fonctionnaire - matonne -, sans plus attendre, s'est agenouillée pour mettre à mes pieds les deux fers avec une chaîne. Ne comprenant pas, je lui ai demandé des explications. Sa réponse a été : " Ici, c'est comme ça." Si je n'acceptais pas, je risquais l'annulation de l'échographie. Je m'inquiétais du résultat de l'examen et je décidais donc de ne rien dire jusqu'au retour.
Devant la porte de la prison attendait une douzaine de flics pour me faire monter dans le fourgon Je me suis aperçue que ce n'était pas les flics habituels, c'est-à-dire le corps spécial de gendarmerie, mais des flics de commissariat très tendus et très nerveux. Le regard qu'ils me lançaient, dur et méprisant, m'annonçait ce qu'allait être ce voyage. Dehors se tenait un autre fourgon, en plus de deux voitures banalisées. Tous s'affairaient d'un côté et de l'autre avec leurs talkies-walkies et moi j'hallucinais.
Arrivés à l'hôpital le cirque a commencé. D'entrée, un flic m'a attrapée par la chaîne des menottes, un autre par la veste, et entourée de dix autres, j'ai été obligée de "marcher" à pas rapides,
Les fers t'obligent à faire des petits pas très rapides si tu ne veux pas te casser la figure. A chaque pas, le fer frappe la cheville que tu avances, comme un marteau de métal. L'os saillant sur la partie extérieure du pied ressent un coup vif.
Les flics, avec moi au milieu, sont entrés en trombe dans les couloirs remplis de gens et de malades de tous âges, en criant : "Écartez-vous !" Ils ont empoigné et repoussé un gamin de seize ans en lui beuglant s'il ne comprenait pas ce que s'écarter voulait dire. Toute porte se trouvant ouverte sur leur passage était fermée brutalement; entre les cris et les portes qui claquaient, c'était plus l'ambiance d'un commissariat que d'un hôpital. Ils se croient vraiment les maîtres partout où ils passent. Il m'était de plus en plus difficile de marcher ; je leur ai demandé d'aller plus lentement à cause de la douleur qui était plus aiguë à chaque pas. Ils m'ont regardé du coin de l'oeil et n'ont pas tenu compte de ma remarque. Le flic a continué à tirer sur les menottes et moi, je marchais comme un canard, avec un rictus de douleur, devant toutes ces personnes et dans la tension que faisait régner les flics.... Comme je voyais que mes plaintes les laissaient indifférents, j'ai stoppé net et je leur ai dit que je ne pouvais plus marcher dans ces conditions. En plus, je commençais à boiter du pied gauche. Comme il y avait beaucoup de monde et qu'ils allaient devoir me traîner à cause de mon refus catégorique de faire un pas de plus, un flic - celui qui commandait - a ordonné qu'on m'enlève les fers pour pouvoir aller plus vite. Là était la preuve que les fers ne servaient qu'à humilier et à faire souffrir... Ici, celui qui porte un uniforme s'octroie le pouvoir.

 
enchaînée et sans intimité
On est arrivé au service de gynécologie. Là, c'était encore les flics qui commandaient donnaient des ordres aux médecins qui admettaient tout J'ai attendu 5 minutes, les flics collés à moi de manière à ce que je ne puisse même pas bouger. La doctoresse est arrivée et ils m'ont introduite dans une pièce avec les deux femmes-flics et la matonne. Le médecin a demandé qu'on m'enlève les menottes pour que je puisse me déshabiller. Elles m'ont libérée une main mais ne m'ont pas lâchée. C'est avec six mains sur moi et sans qu'elle daigne me lâcher pour que j'enlève ma veste - imaginez la situation - qu'au bout de 5 minutes de contorsions j'y suis parvenue. J'étais à peine allongée que déjà elles m'attachaient la main au pied du lit Si fort, si bas et si bien que la menotte s'est refermée d'un cran autour de mon poignet Au bout d'un moment je ne sentais plus circuler mon sang, mon bras était tordu au niveau du coude. Je leur ai dit que je me sentais mal et que je souffrais. Ce à quoi elles ont répondu qu'on verrait plus tard (plusieurs prisonnières de droit commun m'ont raconté plus tard qu'à une femme enceinte ils avaient fait l'examen attachée et menottée au pied du lit, les fers aux pieds et les médecins n'ont rien dit).
La porte s'ouvrait sans arrêt alors que les flics étaient dehors, je leur ai demandé d'éteindre la lumière. De toute façon, il fallait l'éteindre pour l'échographie. La doctoresse l'a fait mais elle m'a demandé d'aller uriner aux toilettes d'à côté parce que j'avais bu trop d'eau - il y avait dans la pièce une porte qui menait aux toilettes. Les femmes-flics ont refusé et ont demandé un récipient pour que j'urine là, près du lit Je ne pouvais en croire mes oreilles.
Je n'en pouvais plus, j'essayais de me lever mais mes menottes coincées dans une barre transversale du lit m'empêchaient de me redresser. Je leur ai demandé si elles croyaient pouvoir m'humilier en me faisant baisser la culotte dans une telle position, sans que je puisse bouger le bras, là, devant tout le monde, face à la porte qui s'ouvrait sans arrêt, et avec les flics devant. Je ne suis pas un animal, j'ai des droits et une dignité, en vertu de quoi j'ai demandé qu'elles me laissent uriner dans l'intimité. Je leur ai dit que personne ne pouvait m'obliger à le faire en public et dans de telles conditions. Je répétais qu'elles étaient trois avec une dizaine de flics dehors en renfort, qu'il n'était pas nécessaire de me libérer les deux menottes, qu'une suffisait mais qu'elles devaient me laisser aller aux toilettes. Elles me répondirent qu'il n'en était pas question, et toutes les trois se précipitèrent sur moi et entreprirent de me baisser pantalon et culotte. Elles firent apporter un récipient; j'allais me défendre quand la porte s'ouvrit. Tous les flics étaient dehors et je savais que si j'opposais de la résistance, ils feraient irruption. Sans pouvoir rien faire et serrant les dents je les laissais faire. Quand la porte s'est ouverte pour rendre le récipient les flics ont eu une vue parfaite sur mon intimité. La doctoresse, qui s'est tue pendant toute la scène, s'est empressée de me couvrir. Ce geste m'a un peu calmée bien que mes jambes soient en train de trembler à cause de la rage, de là tension et de l'impuissance que je ressentais. Reste à raconter le détail morbide, le plus difficile à raconter parce qu'il faut vivre cette situation et être femme pour le comprendre tel que je l'ai ressenti. J'avais mes règles.
Je ne sais pas si j'arrive à expliquer et à bien retransmettre ce qui s'est passé et comment je l'ai vécu... Ce que je peux dire c'est qu'ils m'ont bien fait comprendre que pour eux je n'étais qu'un "sous-individu" enchaîné, terroriste, sans droits, sans besoins, sans rien, pour qui on a pas le moindre respect
 
les juges n'ont rien à dire
A ce moment là, avec tous les flics qui me regardaient moitié nue de la taille au pieds, menottée au lit à moitié renversée, totalement humiliée, je n'étais pas en position "d'empêcher" qu'ils me traitent ainsi. Que les flics soient des femmes ne m'a pas fait me sentir moins humiliée. Que cela soit clair. Ce qui m'a retenue de réagir, mis à part la très probable intervention des autres flics, fut l'inquiétude du résultat de l'échographie qui ne m'avait pas encore été faite. Si je résistais, ils auraient pu annuler l'examen. Honteux.
Au retour, à nouveau la douleur des menottes, traînée par les vêtements à toute vitesse, bousculée. Dans le camion, ils m'ont remis les fers.
Arrivés à la prison, au moment de la fouille corporelle, complètement nue, face à mes protestations sur le traitement qui m'avait été infligé, on me répondit : "ici c'est la France, pas le Pays Basque". Ils me disent qu'ici à Osny, je porterai toujours les fers. Je demandai quel juge ou quelle loi m'avait condamnée à être enchaînée comme un animal dangereux. Ils répondirent que "les juges n'ont rien à dire car c'est la direction de la prison qui décide", que si je résistais, je serai transférée à Fresnes, ou pire encore, qu'on ne me conduirait plus à l'hôpital même en cas de besoin.
A ce moment là, j'ai vécu plus de tension et une situation pire que lors de ma détention et des quatre jours passés au commissariat.
Peu importe que ce soit la prison ou le pape en personne qui décide, je ne compte pas accepter les fers, à plus forte raison si un simple flic a le pouvoir de décider quand on peut nous les enlever. Nous imposer les fers et nous emmener de cette façon n'est qu'une excuse pour nous humilier davantage, humiliation supplémentaire et absolument pas nécessaire. Le fait de nous enchaîner les rend plus arrogants, tout-puissants, tu es à leur merci. Les marques au poignet gauche ont persisté 24 heures. J'ai écrit au directeur de la prison et j'ai parlé avec le chef de service qui a tenté de me "convaincre" de la "nécessité" des fers, mais qui n'a pas répondu à mes arguments mettant en évidence le "manque de logique" de tels procédés (si tant est qu'on puisse parler de logique en politique pénitentiaire). S'ils ne trouvent pas de logiques aux choses, ils les imposent
Il nous reste encore un droit, c'est celui dont parle Mario Benedetti, si l'on m'empêche de faire ce que je veux, personne ne peut m'obliger à faire ce que je ne veux pas. Mon refus de porter des entraves est clair et sans appel quel que soit le prix à payer, plus en raison de l'atteinte à ma dignité que pour la douleur physique. Si au nom de la prétendue sécurité on nie, on arrache, piétine les droits minimums, qui garantit notre sécurité face à de tels abus ? Qui nous a condamné à les subir et de quel droit ? Il nous reste malgré tout un droit la dignité. Et nous allons la préserver à tous prix. Je ne sais pas quel prix j'aurais à payer : un transfert par la force, ne pas me conduire à l'hôpital, être l'objet d'un rapport disciplinaire, je ne sais pas et je ne m'en soucie pas. Je sais seulement que je ne permettrai pas de me considérer comme un "objet" sans droits, que l'on peut attacher, bousculer, dénuder et faire pisser dans n'importe quel coin, qui ne ressent pas et n'a le droit que de se taire.
Septembre 1996. Idoia Lopez Riano, prisonnière politique basque